ジャポニスム2018|Japonismes 2018


Interview
20/02/2019

YÛGEN, Nô x image en 3D
Amon Miyamoto « jette un pont » au-delà des époques et des frontières.

 Le 12 septembre, un spectacle novateur a été présenté à l’Opéra royal du Château de Versailles : YÛGEN, Nô x image en 3D. Deux pièces traditionnelles de nô Shakkyo et Hagoromo furent présentées sous une nouvelle forme d’art théâtral, utilisant des effets 3D pour présenter la nature japonaise, avec la mise en scène d’Amon Miyamoto et interprétées par les maîtres de l’école de nô Kanze. Pour une nuit, le « YÛGEN » se transposait à Versailles, un monde de beauté mystérieuse et profonde mêlée à la nostalgie et l’élégance de l’ancienne culture aristocratique japonaise.
 La représentation, donnée devant le prince héritier du Japon Naruhito et le président de la république française Emmanuel Macron, reçut une acclamation enthousiaste de toute l’audience à la fin du spectacle. Nous avons interviewé monsieur Amon Miyamoto sur ses pensées autour de la mise en scène de cette nouvelle forme d’art théâtral combinant l’art traditionnel nô et une des technologies de pointe, les images en 3D.

 
― Pour cette représentation au Palais de Versailles, pourquoi avoir choisi le nô ?

 Le nô présente le monde où nous vivons et l’autre monde avec une expression minimale. Depuis Kanami et Zeami, c’est un art sublimé par 700 ans de transmission et de soustraction qui sont la source de sa pureté. Mais taillé et effilé à un tel degré, qu’il est souvent perçu comme abstrus et réservé à un rang social particulier. Pour que nos amis français comprennent la beauté et l’attraction du nô, au lieu de transmettre le nô tel quel, j’ai pensé « faire une passerelle » pour rendre la traversée un peu plus facile en utilisant la technologie des images 3D.

 
Lion rouge:Saburota Kanze Lion blanc:Takanobu Sakaguchi

 
― Comment est venue l’idée de combiner le nô et des images en 3D ?

 Lorsque j’ai fait cette représentation à Singapour, on m’a proposé, s’il était possible, de la combiner avec du mapping vidéo, et je me suis alors dit que dans ce cas je pourrais faire une combinaison qui est encore peu commune sur un plateau de théâtre, celui d’utiliser des images 3D en direct. L’idée est partie de là. En faisant s’entremêler images et acteurs, en les faisant s’échanger, et non pas simplement créer l’arrière-plan de la scène avec des images, j’ai pensé qu’il serait possible de créer une expression plus nouvelle encore. C’était un défi que j’ai relevé, sachant que je serais certainement sévèrement critiqué par le monde du nô et étant prêt à l’accepter.

 

Créature célestre : Yoshimaru Sekine

 
― Pourquoi s’être attaché au nô à ce point ?

 Le nô à son début était présenté à ciel ouvert, et c’était je pense du spectacle tout à fait dramatique, émotionnel et excitant. Certains disent que c’était de la comédie musicale, et les mouvements étaient vraisemblablement beaucoup plus rapides que le nô de nos jours. Dans le nô, on traverse les époques, on va et vient entre ce monde et l’autre monde, on quitte même la Terre. On parcourt les dimensions plus librement qu’aucune des autres formes théâtrales. Et je pense que les spectateurs ne regardaient pas une scène de nô dans le calme et avec l’air sérieux. Ils l’appréciaient en s’étonnant et en gonflant leur imagination. Mais si je suis conscient du nô à son premier stade, je ne dois pas réaliser les images en 3D en me basant uniquement dessus, car la vision du monde du nô actuel serait perdue. Il a donc fallu beaucoup d’attention pour ne pas trop expliquer avec les images, pour que les auditeurs puissent concentrer leurs cinq sens et qu’ils voient ce qui n’est pas visible à travers leur imagination.

 

 
― La différence entre la représentation de Singapour et celle de France ?

 Les détails explicatifs ont été plus réduits que pour Singapour. Les Français ont une bonne connaissance de la culture japonaise et de l’esprit wabi-sabi, puisque c’est eux qui avaient transmis le japonisme dans le monde. J’ai précisément omis les explications parce que j’avais confiance. Monsieur le président Macron m’a honoré par ces paroles : « c’est un magnifique spectacle tel que je n’en avais jamais vu ». C’est une représentation qui a pu être réalisée grâce à l’ardeur d’un nombre important de personnes. Les maîtres de nô m’ont aussi témoigné « qu’ils attendaient d’interpréter une pareille pièce de nô » et j’ai donc moi-même savouré un vrai moment de bonheur.

 

 
― Y a-t-il eu des découvertes lors de cette représentation en France ?

 Le fait que cette représentation ait été jouée au Château de Versailles, ce grand lieu de l’Histoire, a grandement contribué à la réaction enthousiaste de l’audience. L’Opéra royal rayonne de splendeur sous la lumière, mais dès que celle-ci est éteinte, tout rentre dans le noir total, et on avait là le vrai silence, calme et triste. De nos jours, partout où vous allez dans le monde, il n’est plus possible de trouver les ténèbres totales. Mais c’est dans les ténèbres que se trouve la peur, une peur mêlée d’admiration et de respect. Et en surmontant celle-ci, on découvre la chaleur et la beauté. La nature avec ses pénombres ont toujours accompagné la vie des Japonais et notre culture s’est épanouie avec elles. Et je pense que cet esprit esthétique peut être compris dans tous les pays. La France a aussi ses pénombres, sa nature. Il en est de même pour les autres pays. La manière de penser et de faire face à la nature peut être différente suivant les pays, mais je pense qu’il existe une volonté universelle de poursuivre cet esprit.

 Cette collaboration extra-temporelle du théâtre nô et des images en 3D a transmis la beauté de la culture japonaise et a ému bon nombre de cœurs au plus loin des frontières nippones. Plus qu’une passerelle, Monsieur Miyamoto a bâti un pont qui lie solidement le Japon et la France, permettant un échange plus approfondi entre nos deux cultures et une meilleure compréhension mutuelle.

Photos des scènes prises par ©KOS-CREA
Texte et photos de l’interview : KOSUKE KAWAKAMI

AMON MIYAMOTO

 Metteur en scène. Nommé metteur en scène de la comédie musicale Pacific Overtures en 2004, il est le premier asiatique metteur en scène à Broadway (théâtre Broadway). Cette même production est nommée dans 4 Tony Awards. Ses activités de metteur en scène ne se limitent pas au Japon ni à un domaine spécifique, dévoilant ses talents depuis la comédie musicale jusqu’aux pièces de théâtre, en passant par l’opéra et le kabuki, parmi tant d’autres.