ジャポニスム2018|Japonismes 2018


de gauche à droite : Masakuni Asami, Man Nomura, Minoru Umewaka

Interview
08/01/2019

Installation d’une scène authentique de nô à Paris. Entretiens avec les interprètes Man Nomura, Minoru Umekawa et Masakuni Asami, et les organisateurs du spectacle de nô et kyôgen (nôgaku) qui se tiendra à Paris en février 2019.

 La Philharmonie de Paris présentera un spectacle de nô et kyôgen (« nôgaku ») en février 2019, en coproduction avec la Fondation du Japon et Nikkei.
 L’intérêt porté en France à la culture japonaise, nous laisse penser qu’il y a un sentiment plus que tout autre chargé de respect et de fascination, sentiment qui n’a cessé d’attiser la curiosité intellectuelle envers le « nôgaku » représentant l’essence de la culture japonaise sublimée par 650 ans d’histoire et de tradition et la volonté d’en approfondir sa connaissance. D’un autre côté, en raison de divers « obstacles » scéniques rendant difficile une reconstitution de la scène à l’identique des théâtres de nô du Japon, les représentations organisées jusqu’à présent à l’étranger n’ont pas toujours pu être montrées dans toutes leurs authenticités.
 Cette fois-ci, les spectateurs pourront jouir d’un spectacle qui, des acteurs de nôgaku, à la scène conventionnelle surmontée d’un toit jusqu’au programme et à l’organisation, n’aura rien à envier aux représentations de nôgaku au Japon.
 Les principaux interprètes, Man Nomura, Minoru Umekawa et Masakuni Asami ainsi que deux des membres organisateurs se sont rassemblés au Théatre national du nô à Tokyo, temple renommé du nôgaku, pour nous faire part de leurs pensées.

Man Nomura

Man Nomura : En 1957, j’ai participé à la représentation de kyôgen donnée pour la première fois en Europe. Depuis j’y ai organisé bon nombre de représentations. Pour cette représentation donnée dans le cadre de Japonismes 2018, nous avons beaucoup échangé avec le président de la Fondation du Japon Hiroyasu Ando, sur la place du nôgaku dans la programmation et son contenu. Forts de notre expérience des « représentations de du Nikkei » données chaque année depuis plus de dix ans avec monsieur Masakuni Asami, nous avons décidé de les adapter en essayant de conserver le plus possible leur forme actuelle. 60 ans après la première représentation en Europe, je n’imaginais qu’il serait possible de donner un spectacle de nôgaku aussi fidèle que ceux joués au Japon. C’est donc pour moi vraiment, une magnifique opportunité que je saisis avec gratitude. Je me prépare corps et âme, à commencer par être vigilent à ma santé. En tant que président du Nihon Geino Jitsuenka Dantai Kyogikai (Geidankyo : Conseil pour les droits des acteurs et des organisations des arts de la scène) qui regroupe les acteurs des arts de la scène de tout genre, je voudrais partager avec nos amis européens le plaisir, la colère, la tristesse et la joie qui ont pris racine dans la culture japonaise comprenant les nobles, les samouraïs et les gens ordinaires depuis les temps anciens jusqu’à notre époque, sont transposés sur notre scène et comment ces émotions fonctionnent comme la charpente des pièces.

Minoru Umewaka

Minoru Umewaka : J’ai pris le nom de Minoru Umewaka IV ce mois de février. À l’époque d’Edo, les acteurs de nô et kyôgen étaient sous le patronage direct du shogunat Tokugawa et jouissaient d’un statut stable. Lorsqu’ils perdirent leurs protecteurs après la Restauration de Meiji (1868), mon arrière-grand-père, Minoru Umewaka I a oeuvré pour la renaissance du théâtre nô. Il donnait des leçons à Ernest Fenollosa, conseiller étranger au Japon, et a grandement contribué à faire connaître le nô à l’extérieur du Japon. Je pense que ce sang-là coule aussi dans mes veines. J’ai moi-même effectué de nombreuses représentations à l’étranger. En France aussi, je me souviens avoir déjà interprété la pièce Kiyotsune que je vais interpréter cette fois-ci. C’était sur une scène à ciel ouvert et il pleuvait beaucoup, ce qui ne facilitait pas les choses, mais pas un spectateur ne quittait le lieu, ce qui m’avait beaucoup impressionné. Une autre fois, je suis aussi allé présenter Kukai, une pièce de une nouvelle piece de nô. Il est vrai que ce sont les répertoires classiques qui sont le plus appréciés, mais je voulais absolument essayer Kukai en France. Pendant la représentation, lorsque je jetais un regard par-dessus le plateau de scène, je voyais les hanches des spectateurs se mouvoir au rythme de la musique. C’était une expérience que je n’avais jamais eue auparavant. Un spectacteur que j’avais questionné, m’a confié avoir ressenti l’importance de découvrir les nouveautés sans se cantonner aux oeuvres classiques, et vraiment je me suis félicité d’avoir joué cette pièce en France.

Masakuni Asami

Masakuni Asami : La première représentation de nôgaku à l’étranger a eu lieu il y a 60 ans. Depuis, il y a eu de nombreuses représentations de nôgaku à l’étranger, et j’ai moi-même participé à plusieurs d’entre- elles. Mais j’avais toujours l’idée qu’il fallait présenter le « nôgaku » sous sa forme légitime. Les raisons principales de cette situation sont, je pense, la restriction du budget pour l’installation de la scène qui est pourtant la base du nô, et le fait qu’il est impossible de reconstituer une scène authentique de nô à l’étranger ou de la faire transporter du Japon. Mais cette réprésentation étant organisée dans le cadre de Japonismes 2018 à une échelle intergouvernementale entre le Japon et la France, une véritable scène de nô à pu être transportée grâce aux soutiens de beaucoup de personnes et je leur en suis extrêment reconnaissant. Pour le programme, je tenais à montrer au public étranger Okina, la base, la racine du nô, sous sa véritable forme. Kiyotsune est une pièce de souvenir que maître Minoru Umewaka avait interprétée à Paris dans des conditions difficiles. Kinuta, avait été présentée en 1976 au Théâtre d’Orsay à Paris dans le cadre du spectacle « Zeami-za » organisé par le célèbre acteur français Jean-Louis Barrault et interprété par mon maître, feu Hisao Kanze. La réaction du public avait été impressionnante. Ces deux pièces sont les chefs-d’œuvre de Zeami. Aoi no Ue est une pièce inspirée du Dit de Genji, et j’ai entendu dire qu’elle est aussi très appréciée lors des représentations à l’étranger. Par ailleurs, Kirokuda et Futaribakama que jouera maître Man Nomura, sont chacune d’une durée de 40 minutes plus ou moins, et pour des pièces de kyôgen, elles rentrent parmi les grandes œuvres et sont des pièces de comédie qui régaleront les auditeurs. Il est totalement invraisemblable au Japon d’avoir ce répertoire, avec ces acteurs, six représentations de trois combinaisons de nô et kyôgen, chacune jouée deux fois dans un intervalle de 5 jours. Et j’insiste encore une fois, ce ne sera plus une scène habituelle où on plaçait juste un shosadai (plateau de scène provisoire de nô) sur un plateau de théâtre, mais une scène authentique de théâtre nô surmontée d’un toit, démontée et transportée du Japon pour être remontée en France, un spectacle qui atteindra un niveau jamais vu jusqu’à maintenant. Ce sera un évènement qui transmettra l’enthousiasme des deux pays, notre enthousiasme de pouvoir offrir une performance inédite, et l’enthousiasme de l’audience française qui accueillera ce spectacle jamais vu.

Haruo Nishino

Haruo Nishino (supervision, partie littéraire: professeur émérite à l’Université de Hosei) : je m’occupe de la partie littéraire, soit les sous-titres et les annonces qui seront diffusées avant que la performance des pièces de nôgaku ne commence. Comme le théâtre kyôgen est une pièce comique basée sur le dialogue, je compte mettre un sous-titre avec une traduction mot à mot en français. Car je voudrais que l’audience française puisse aussi apprécier l’excellence subtile du kyôgen en induisant le rire par le dialogue. En revanche, le nô est plus un théâtre chanté et dansé, un théâtre de musique, qu’un théâtre de dialogue. Et sa forme d’expression consiste plus à montrer des mouvements codifiés avec des significations abstraites dans toutes les parties de la scène, ce qui le rend difficile à être interprété par des mots. L’acteur nô danse corps et âme et se concentre sur un mouvement succinct esquissé en une fraction de seconde pour représenter quelque chose. Jusqu’à présent, avec les représentations sous-titrées au Japon et à l’étranger, les gens occupés à lire le sous-titre passaient souvent à côté du moment crucial. Ce qui est vraiment dommage aussi bien pour le spectacteur que pour l’interprète. Je compte donc faire passer des sous-titres qui montrent « le monde en déroulement » sur scène en utilisant l’expression la plus concise que possible. J’espère ainsi que les gens pourront ainsi se concentrer sur ce qui se passe sur la scène en aiguisant leur vue et leur ouïe.

Emmanuel Hondré

Emmanuel Hondré (Directeur du spectacle, actuellement Directeur du Département concerts et spectacles de la Philharmonie de Paris) : C’est une joie et un honneur pour moi de pouvoir présenter à Paris cet art théâtral traditionnel japonais avec la coopération du Nikkei. Je suis vraiment reconnaissant pour le choix de Paris pour réaliser une occasion pareille attendue près de 100 ans non seulement en France mais par l’Europe entière. La Cité de la Musique qui sera le lieu de représentation, est une salle construite en 1995. La Philharmonie de Paris qui se trouve à côté, a été bâtie en 2015. Elles sont l’une comme l’autre nouvelles mais se caractérisent par la fusion du moderne et du classique, allant des représentations d’art de scène traditionnel qui se perpétuent depuis près d’un siècle, jusqu’aux nouvelles pièces de notre temps. Ce spectacle de nôgaku en sera un symbole. Cela va être la première fois que le théâtre nôgaku est interprété dans cette salle et je suis déjà enthousiaste à l’idée de sa réalisation.
 Comme nous avons déjà eu dans le passé plusieurs représentations théâtrales de pièces de nô en France, il y a certainement des gens qui ont de l’expérience sur cette forme théâtrale, mais la plupart d’entre nous n’ont jamais eu l’occasion de la voir. Je pense que le nô est perçu comme quelque chose proche d’une « divinité ». Un monde extrêmement abstrait, une présence lointaine, est, je crois, le « nô » perçu par les Français en général.
 En tant que musicologue j’enseigne la musique du monde entier d’un niveau très élevé, et en ce qui concerne le nô, le registre musical de la « voix » ou la façon de « rythmer » n’appartiennent à aucune autre musique existante. Même si nous étudions d’avance et connaissons l’ébauche et le dialogue, ces derniers et les symboliques que nous voyons en pratique sur scène ne s’imbriquent pas. J’espère que cette représentation où les grands maîtres vont interpréter les pièces sous leur forme authentique comme au Japon, permettra d’être une occasion de résoudre ce mystère.

Interview enregistrée le mardi 27 février 2018 au Théâtre national du nô à Tokyo
Texte, photos : Nikkei Inc.

 

De gauche à droite : Masakuni Asami, Man Nomura, Minoru Umewaka
(collaboration du Théâtre national du nô à Tokyo)

Man Nomura

Acteur kyôgen (comique) de l’école Izumi
 Né à Tokyo en 1930, fils ainé de feu Manzo Nomura VI (sixième) il devient disciple de son père. Débuts sur scène à l’âge de 4 ans dans le rôle du petit singe de Utsubozaru. En 1957, en tant que membre du groupe de théâtre nô participant au Festival international d’Art dramatique de la ville de Paris, il fait sa première représentation à l’étranger. Depuis, ses représentations internationales montent à plus d’une dizaine, il se consacre à la présentation et la promotion du kyôgen à l’extérieur du Japon. En 1993, il prend le nom de Manzo Nomura VII, et l’année suivante en 1994, reçoit la Médaille au Ruban Pourpre (Shij-yu Hosho). En 1997, il est désigné Bien culturel immatériel national (Trésor national vivant). En 2000, il révise son nom de Manzo pour prendre celui de Man I (premier). En 2001, il devient membre de l’Académie japonaise des arts. En 2005, il est désigné citoyen d’honneur de Tokyo. En 2008, il reçoit le prix de la personne de mérite culturel (Bunka Korosha). Président du Geidankyo (Conseil pour les droits des acteurs et des organisations des arts de la scène).

Minoru Umekawa

Acteur shite (protagoniste) de l’école Kanze
 Né en 1948, fils ainé de Rokuro Umekawa LV (55e). En 1951, il fait ses débuts sur scène à l’âge de 3 ans dans la pièce Kurama Tengu. En 1979, il succède à Rokuro Umekawa pour devenir le chef de la lignée Rokuro Umekawa de l’école Kanze. En 1988, il succède à son père et devient Rokuro Umewaka LVI (56e). En 1987, il reçoit le prix de promotion de l’art du ministère de l’Éducation. En 1996, il reçoit le prix Hisao Kanze du théâtre nô de l’Université de Hosei et en 1999, le prix Yomiuri Engeki Taisho (prix d’excellence en théâtre du journal Yomiuri), le prix de l’Académie japonaise des arts et plusieurs autres prix. En 2006, il reçoit la Médaille au Ruban Pourpre (Shij-yu Hosho). En 2007, il devient membre de l’Académie japonaise des arts. En 2014, il est désigné Bien culturel immatériel national (Trésor national vivant). En février 2018, il prend le nom de Minoru Umekawa IV.

Minoru Umekawa

Masakuni Asami

Acteur shite (protagoniste) de l’école Kanze
 Né à Tokyo en 1941, cinquième fils de feu Masatake Asami. Il fait ses débuts sur scène à l’âge de 4 ans dans le rôle du petit garçon de la pièce Hibariyama (le mont des alouettes). Il est formé par son père mais en même temps fortement influencé par feu Hisao Kanze, qui est toujours de nos jours considéré comme le meilleur acteur de tous les temps. Il passe à la troupe de Tessenkai où il devient le disciple privilégié de Hisao Kanze, recevant non seulement les instructions du maître mais l’influence de sa personnalité exceptionnelle et son sens moral. En 1957, il fait ses débuts en tant que shite à 16 ans dans le personnage d’Atsumori. 2000 et reçoit le 21e prix Hisao Kanze du théâtre nô de l’Université de Hosei. En 2005, il reçoit la Médaille au Ruban Pourpre (Shij-yu Hosho) et le prix de promotion de l’art du ministère de l’Éducation. En 2011, il reçoit à la cérémonie impériale d’automne l’Ordre du soleil levant (Kyokujitsu shojyusho、4eme grade rayon or à cocarde). En 2013, il reçoit le prix de l’Académie japonaise des arts. En tant que meilleur acteur de son temps, il poursuit activement la voie de l’art, non seulement à travers ses magnifiques interprétations de « chefs-d ’œuvre » et « grandes œuvres » au Japon et à l’étranger, mais aussi en faisant ressusciter des pièces classiques perdues de nos jours, et n’hésitant pas à faire des expérimentations théâtrales avec de nouvelles pièces.

Haruo Nishino

 Né en 1943. Chercheur expert du nôgaku. Professeur émérite à l’Université de Hosei, Préalablement Directeur de l’Institut de Recherche du Nô de l’Université (Nogami Memorial Noh Research Institute of Hosei University) et du Gakugeki Gakkai (la Société des sciences sur l’art théâtrale). Spécialisé dans la Littérature japonaise médiévale et la recherche sur le nôgaku. Leader dans ce domaine, Il est à l’origine de nombreuses avancées dans la recherche générale du nôgaku. Il poursuit activement ses recherches sur le déchiffrage des pièces disparues et leur restauration dans les répertoires, et la création de nouvelles pièces. Il a restauré Toganboto, Yukioni, Matsuyama Tengu, Hitachiobi, Kanemaki et Sanekata. Il a créé de nouvelles pièces de nô telles que Kusamakura et Jeanne d’Arc. Auteur et co-auteur de « Auteur de nô et ses œuvres », « les cent yokyoku (utai ou scripts de nô) », « Nô, Kyôgen, Fushikaden », « le Monde des masques nô », « Zeami », et « Hayashi goto du nô (musique d’ouverture) ». En corédaction : « le dictionnaire de nô et kyôgen », et révision de « Kokon yokyoku kaidai (Essai bibliographique des yokyoku des temps anciens et modernes) entre autres.

Emmanuel Hondré

 Directeur du Département concerts et spectacles dela Philharmonie de Paris – Cité de la musique. A fait ses études au Conservatoire National de Musique et de Danse de Paris et reçoit lespremiers prix dans les classes d’histoire de la musique (1992), d’esthétique (1994) et de musicologie (2000). Il a soutenu sa thèse en 2001 à l’Université de Tours. Membre de plusieurs comité d’experts tels que Diaphonique (Fonds franco-britannique pour la musique contemporaine), Impuls (le Fond franco-allemand pour la musique contemporaine) ou FACE (french-American cultural exchange). Il est régulièrement invité en tant que jury de concours internationaux tels que les concours internationaux de musique vocale ou le Shanghai Isaac Stern International Violin Competition.