ジャポニスム2018|Japonismes 2018

Interview
29/10/2018

Entretien avec Didier Fusillier

【 Reproduit du site「Performing Arts Network Japan」】

 À l’occasion du 160e anniversaire des amitiés franco-japonaises et, dans le cadre de « Japonismes 2018 : les âme en résonance », célébré de juillet 2018 en février 2019 en France, la Villette s’associe à cette opération parmi une centaine de lieux différents sur le territoire français pour proposer au grand public les aspects de la culture japonaise les plus divers. La Villette accueillera en son sein dès mai 2018 l’exposition de teamLab « Au-delà des limites » et en novembre le spectacle du metteur en scène Satoshi Miyagi, Mahabharata – Nalacharitam.
 C’est Didier Fusillier, nommé en mai 2015 président de l’Établissement public du Parc et de la Grande Halle de la Villette (EPPGHV) par François Hollande, alors président de la République, qui dirige ce haut lieu culturel de la Capitale Française. M. Fusillier, né dans le Nord en 1959, a dirigé le Manège de Maubeuge (1990-2015) ainsi que la Maison des Arts de Créteil (1993-2015). Il a aussi été directeur artistique de Lille 2004, lorsque la ville fut choisie comme la Capitale européenne de la culture et, a prolongé ses fonctions en tant que conseiller artistique de Lille 3000.
 Avec Carole Polonsky, attachée de presse de la Villette, il nous fait le plaisir de répondre à nos questions concernant les projets actuels et futurs de la Villette, qui trouve un nouveau souffle depuis son arrivée.

 

–Pouvez-vous nous dire tout d’abord ce que vous pensez de Japonismes 2018 puisque vous avez choisi d’accueillir à la Villette dans sa Grande Halle trois manifestations majeures soit : l’exposition de teamLab, Mahabharata, spectacle de Satoshi Miyagi ainsi que l’exposition « Manga ⇔ Tokyo ».

 Didier Fusillier (DF) : Ces manifestations qui auront lieu au sein de la Villette ont représenté un vrai choix. L’exposition de teamLab, collectif d’art, dont j’ai découvert l’univers il y a deux ans, vient de commencer dans la Grande Halle et fait déjà beaucoup parler d’elle je suis ravi en tant qu’organisateur que le public y afflue. Mahabharata de Satoshi Miyagi est tout simplement extraordinaire et je suis plus qu’heureux de l’accueillir chez nous. L’exposition de « Manga » correspond aux attentes d’un très grand public dont je fais partie.

 Toutes ces manifestations que nous organisons ne pouvaient se faire sans le partenariat de la Fondation du Japon envers qui je suis très reconnaissant. La programmation de Japonismes 2018 est très bien pensée, délicate et subtile à la fois, comme un jardin japonais bien dessiné avec de belles surprises çà et là. J’attends donc moi aussi avec impatience de pouvoir découvrir d’autres manifestations que celles que nous accueillons chez nous.

 

–Non seulement cette année mais aussi dans le passé, vous avez régulièrement invité des artistes japonais tels que Saburô Teshigawara, Dumb Type et Hiroaki Umeda pour les faire connaître auprès du public français. Quelle a été votre première rencontre avec le Japon ?

DF : Ma toute première visite au Japon s’est faite en 1991 ou 1992, avec pour objectif de visiter la Tour des Vents, œuvre architecturale de Toyo Itô, situé à la sortie de la gare de Yokohama.
 Maimi Satô, qui m’avait rendu visite à Créteil, travaillait alors à la Fondation des arts de Kanagawa comme productrice et je lui ai rendu visite à mon tour. Puis, je suis allé à Kyoto pour rencontrer à l’équipe de Dumb Type. Chose incroyable, j’étais directement allé de l’aéroport à Yokohama puis à Kyoto, sans passer par Tokyo. C’était extrêmement frustrant mais cette privation m’a motivé pour y revenir !
 Mes voyages sont toujours comme ça, bien remplis, n’ayant sur place que trois ou quatre nuits au maximum, je ne peux tout voir. Par chance mes amis m’aident à découvrir ce que je n’aurais jamais pu découvrir tout seul ainsi, les membres de Dumb Type m’ont fait visiter les divers endroits de Kyoto et ont même fêté mon anniversaire, j’en garde un très beau souvenir.

 

–La Villette ne se résume pas à sa Grande Halle mais il s’agit d’un parc très vaste avec une multitude de lieux culturels…

Carole Polonsky (CP) : À l’emplacement du parc actuel, il y avait des abattoirs et les halles (NB : créés par Napoléon III en 1867 et restés en activité jusqu’à sa fermeture en 1974). Dans la Grande Halle qui est notre lieu principal, on vendait et achetait les vaches vivantes. La surface fait de 55 hectares, dont 33 hectares d’espaces verts, ce qui en fait le plus grand parc dans Paris. Ce parc a la particularité d’être accessible à tout le monde 24h sur 24.
 Le projet de réaménagement de la Villette remonte à l’époque de la présidence de Giscard d’Estaing mais il fera partie des « grands projets » de François Mitterrand. La compétition s’organise et c’est le projet de Bernard Tschumi, architecte franco-suisse, qui a été retenu. Le parc a été inauguré en 1983, ce qui fait que nous célébrons cette année notre 35e anniversaire.
 Dans ce parc il y a également la Cité de la musique, avec la Philharmonie de Paris, conçue par Jean Nouvel et inaugurée en 2015. Tout à côté se trouve le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (CNSMDP). Il y a aussi la Cité des Sciences et de l’Industrie. Ils relèvent chacun d’un établissement public différent du nôtre (EPPGHV). A ceux-ci s’ajoutent d’autres lieux sous forme de concession, ainsi Le Zénith, grande salle de concert de musique actuelle est géré sous cette autre forme de statut. Nous aurons bientôt à examiner les propositions pour choisir un concessionnaire à partir de 2019. Le Théâtre Paris-Villette quant à lui relève de la Ville de Paris…
 Notre établissement public se charge à la fois de l’entretien de l’ensemble du parc, de la programmation de la Grande Halle, de l’Espace chapiteau, du Cabaret sauvage, ainsi que des manifestations qui ont lieu en plein air, dans différents endroits du parc.

 

–J’ai l’impression que la programmation de spectacle vivant est devenu particulièrement riche depuis l’arrivée de M. Fusillier.

CP : Tout à fait. Mais le changement ne se limite pas au spectacle vivant ; par exemple Little Villette, le nouveau lieu gratuit destiné au jeune public et à la famille remporte un franc succès depuis son ouverture en mai 2016. Par ailleurs, le nombre de spectacles est devenu plus important et on peut constater une croissance importante de la fréquentation.

 

–M. Fusillier, vous avez été, avant de prendre la direction de la Villette, à la fois le directeur du Manège à Maubeuge, de la Maison des Arts de Créteil et de Lille 2004 ainsi que conseiller artistique de Lille 3000. Comment a-t-il été possible de remplir toutes ces fonctions avec autant de responsabilités ?

DF : Je ne sais pas… Cela résulte d’une suite de concours de circonstances. Occuper plusieurs postes de responsabilité n’a pas été toujours facile mais cela m’a été très bénéfique pour soutenir le travail de certaines compagnies. Ainsi, j’ai pu accompagner des artistes comme Dumb Type ou Reza Abdoh, à cette époque qualifiés d’« underground », et qui n’avaient aucun soutien institutionnel ; ainsi, avant de présenter un spectacle à Créteil, ces artistes ont pu faire une résidence de création à Maubeuge. Cela nous permettait de couvrir entièrement leurs frais de voyages ou de séjour indispensable, n’ayant aucun financement d’autres coproducteurs en France pendant longtemps. Il en va de même pour Ivo Van Hove, qui jouit aujourd’hui d’une notoriété indiscutable, à cette période aucun autre diffuseur français ne le programmait et cela a duré 15 ans !

 

–J’ai aussi lu que vous vous étiez porté candidat pour la première fois de votre vie pour ce poste de président de la Villette.

DF : Effectivement, cela ne m’était jamais arrivé de candidater ailleurs, j’ai toujours été nommé et personne ne m’a jamais demandé de partir (rires).
 Alors que la Maison des arts de Créteil était un succès à tel point qu’elle est devenue un pôle de création mondialement reconnu, on m’a parlé de l’ouverture de ce poste et conseillé d’y candidater.
 Quand j’ai proposé ce projet des Maison Folies, j’avais les Folies de la Villette dans la tête (NB : Bernard Tschumi a fait installer de petits bâtiments rouges appelés « Folies » dans tout le parc, tous les 120 mètres ; certains sont utilisées comme cafés, restaurants ou lieu d’expositions et d’autres n’ont pas d’affectation prédéterminée), ou quand j’ai lancé un festival à Maubeuge, il s’appelait Les Folies de Maubeuge, l’idée de la Villette était donc toujours là… Je me suis alors prêté au jeu et j’ai alors pris cette décision de suivre cette nouvelle aventure car j’avais l’impression d’un accomplissement total dans mes missions et que l’on ne peut pas rester au même endroit toute sa vie.
 J’ai choisi de ne pas emmener mon « bras droit » dans l’équipe, ce n’est pas dans mes habitudes… Chose pas toujours très facile, mais il faut reconnaitre l’importance de travailler en équipe, déléguer des responsabilités aux autres et accepter le fait que ce ne sera pas 100% comme on voulait.
 Nous sommes deux à nous partager la programmation de la Villette, c’est Frédéric Mazelly qui en est le directeur artistique. Il était dans l’équipe bien avant mon arrivée et on se connaît depuis très longtemps. Nous parlons le même langage et nous comprenons parfaitement aussi bien dans la prise de risque avec cette volonté de surprendre le public que dans le choix des artistes que l’on souhaite faire figurer dans notre programmation.
 Ce n’est jamais évident de travailler en équipe, chaque personne a sa personnalité propre, on n’a pas le même âge, le même rythme de vie ou de travail. Bien sûr, tout le monde n’a pas besoin d’avoir le même avis ou la même idée pour autant. Mais ceci dit, il est important que tout le monde partage le même objectif, se trouve dans la même énergie et soit capable de « jouer » ensemble.

 

–La Villette a toujours été connue pour sa programmation en cirque contemporain ou en culture urbaine comme la danse hip-hop. Depuis votre arrivée, M. Fusillier, elle s’est considérablement enrichie également en théâtre et danse contemporaine. Sur la saison 2017-18, on voit des noms comme Jan Fabre, Robert Lepage, Bartabas, Peter Sellars, Angelin Preljocaj, et, pour la saison 2018-19, ceux de Anne Teresa De Keersmaeker, Ivo Van Hove, Sidi Larbi Cherkaoui, Sacha Waltz, Dimitris Papaioannou…
 Quels sont vos critères de choix pour la programmation de ces artistes et spectacles ? J’ai également l’impression que vous avez toujours privilégié les créations qui associent les nouvelles technologies…?

DF : Avant mon arrivée et grâce notamment à Frédéric Mazelly, la Villette proposait de grandes manifestations telles que le Festival de Jazz ou la Villette Sonique, programmation que je reprends et renforce, tout en apportant quelques changements là où je pense qu’il faut et en ajoutant de petits explosifs par endroits.
 Ce n’est pas que les artistes doivent recourir aux nouvelles technologies ni que je favorise uniquement les artistes et ne programme que des spectacles que j’aime. Ivo Van Hove, Reza Abdoh, Les Chiens de Navarre, par exemple, n’utilisent pas forcément les nouvelles technologies, c’est plutôt du théâtre, mais une forme de théâtre « hystérique », qui bouleverse le public, provoque un certain malaise, voire une colère.
 Pour revenir à Ivo Van Hove, est-ce que j’« aimais » son travail dès le début ? Pas certain. Quand on a monté son Carmen à Créteil, la plupart du public est parti en milieu de la représentation. Voyez-vous, c’était Carmen ! Mais je trouve beau même cela. Les spectateurs sont restés perplexes ne sachant pas bien ce qui se passe sur le plateau. Mais il faut s’habituer à ce genre de choses, même si c’est très difficile.
 Je crois qu’il est important de surprendre le public, plus encore que de le provoquer ou de le diviser. Et ce n’est pas grave si on n’arrive pas à expliquer la raison ou à bien argumenter. Quand je suis ému par un spectacle, je ne saurai pas forcément expliquer pourquoi. Mon voisin n’est pas forcément été emporté par le travail comme moi ou, au contraire, il ne l’a sans doute pas du tout aimé, et c’est comme ça.
 Dans ma jeunesse, dans les années 1980, j’ai été très fortement marqué par deux festivals : le Festival mondial du théâtre de Nancy et celui qui avait lieu au Mickery Theater à Amsterdam. Le premier m’a permis de découvrir des artistes sud-américains et le second, scandinaves. J’ai été complètement bouleversé par leurs spectacles et leurs esthétiques que je ne connaissais pas du tout. C’est là une de mes origines.
 D’un autre côté, dans la programmation, il ne faut pas seulement prendre des spectacles risqués mais ceux qui savent réunir un grand public. On peut facilement prévoir que la salle sera pleine si l’on programme Bartabas, Angelin Preljocaj ou Romeo Castellucci. En même temps, il est encore plus important de soutenir les nouveaux artistes qui ne sont pas encore connus du grand public et lui montrer leur travail. Il faut prendre en considération que ces artistes émergeants se trouvent dans une situation très particulière et dans une instabilité financière.
 Le théâtre, si on le compare avec le cinéma, coûte moins cher, c’est un art artisanal. Dans le cinéma, un échec complet est très grave, mais dans le théâtre ça l’est moins. Le théâtre est plus apte à expérimenter, au théâtre, il faut oser prendre des risques.

 

–Dans plusieurs entretiens réalisés lors de votre prise de fonction, vous évoquiez de grands projets ambitieux, dont le déploiement des actions de la Villette sur le plan national, du fait de son statut d’établissement public, de sa compétence nationale et sa responsabilité sur tout le territoire national. C’est bien là de la Micro-Folie que vous parliez?

DF : Tout à fait. Plusieurs Maisons Folies ont été aménagées lors de Lille 2004 dans la ville et aux alentours. La Villette a proposé à l’État l’implantation des Micro-Folies qui s’inspirent de ces Maisons Folies. La Micro-Folie est à la fois le lieu d’exposition exploitant des technologies de réalité virtuelle, le lieu de représentation, le lieu de workshop et le lieu de convivialité (restauration dans le café, où on peut organiser des concerts, des séances de projection de films). Toutes les manifestations y seront accessibles au public à titre gratuit. Plusieurs Micro-Folies ont déjà été inaugurées, dont une à l’étranger, à Rangoun, Birmanie, en l’occurrence, avec le concours de l’Institut français. Elles seront surtout implantées là où la population n’a pas un accès facile à la culture.
 En mars 2018, le ministère de la Culture a annoncé son intention d’aménager 200 Micro-Folies sur l’ensemble du territoire français. La Villette sera chargé du pilotage. Mais 200 reste un chiffre immense et vertigineux !

 

–Little Villette me semble très significative comme initiative. La Villette se trouve dans un contexte géographique particulier, se situant dans le XIXe arrondissement, à la périphérie de Paris, et côtoyant le département de Seine-Saint-Denis. Quelles sont les autres initiatives en direction de la population locale ?

DF : Little Villette a accueilli 190 000 enfants l’année dernière. Little Villette fonctionne sur le principe de gratuité et sans réservation obligatoire. Vous comprendrez que quand on a un petit enfant, on ne peut pas prévoir des choses et réserver à l’avance. Je crois profondément à l’idée de service public. Et il va de soi que le service public doit être au service du public. Dès lors, il est normal que le niveau des droits d’entrée reste relativement bas, si ce n’est la gratuité, nous pratiquons un prix de places relativement peu cher en comparaison avec les théâtres nationaux. La Villette a cet avantage d’être accessible 24h sur 24, ce qui fait qu’elle soit fréquentée par beaucoup de personnes, nous y organisons beaucoup d’autres manifestations gratuites, comme le Cinéma en plein air en été.

CP : Parmi ce que nous faisons en direction de la population locale, je peux également citer l’exemple du travail que l’on mène avec les écoles. Pour la politique tarifaire nous proposons un forfait de 100 euros (soit 5 euros par personne) pour les groupes scolaires (jusqu’à 20 personnes). La réservation est prioritaire pour les écoles, ouverte avant qu’elle le soit pour l’abonnement ou la réservation générale, ce qui en terme d’égalité donne la chance à ce public d’accéder aux spectacles les plus demandés de la saison. Nous travaillons également avec des organismes qui soutiennent les personnes défavorisées et organisent des sorties au théâtre pour cette couche de la population.

 

–Pouvez-vous aussi parler du budget et de l’effectif de la Villette ?

DF : Le budget annuel de la Villette s’élève à 42 millions d’euros, dont 20 millions de subventions du ministère de la Culture. L’équipe est au nombre de 210 personnes, y compris le personnel en charge de l’entretien et du nettoyage de l’espace public ou du jardin. Effectif tout à fait raisonnable pour un organisme de cette envergure.

 

–On voit que le volume d’activité de la Villette s’est élargi mais à la fois, dans le contexte actuel de la politique de rigueur, il est difficile de pouvoir compter sur une augmentation des subventions. De plus, le prix des places chez vous reste assez modéré. Comment arrivez-vous alors à trouver l’équilibre budgétaire ?

DF : Il est vrai que notre budget n’évolue pas, mais c’est une problématique qui s’adresse à tous les organismes, pas uniquement à la Villette, nos homologues sont tous concernés par cette question. Heureusement, la Grande Halle compte beaucoup de places et nous pouvons miser sur le meilleur taux de remplissage pour augmenter la recette. Il est également essentiel de tisser des partenariats extérieurs, comme avec la Fondation du Japon pour le programme de cette saison.

CP : On ne peut pas non plus négliger la recette provenant de la location de la Grande Halle à des organisateurs de grands salons ou ne pas évoquer l’importance du financement privé, le mécénat d’entreprise.

–À titre personnel, j’ai été très marqué par S/N de Dumb Type et Les Sept Branches de la Rivière d’Ota de Robert Lepage que j’ai vus à Créteil respectivement en 1995 et en 1996, lors de mon premier séjour en France. Ces deux expériences ont été décisives pour la suite de ma carrière. J’ai dès lors beaucoup fréquenté la Maison des Arts de Créteil et eu la joie d’assister aux évènements de Lille 2004 et Lille 3000. Je vous suis très reconnaissant de ces découvertes et d’avoir créé ces occasions exceptionnelles qui m’ont été déterminantes. J’ai été très honoré de notre échange et vous remercie pour cet entretien.

Propos recueillis à Paris le 22 mai par Shintaro Fujii (Université Waseda)